Dr François Simard – Au cœur du FC Barcelone | Sports – Euro 2020

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Dix-huit millions d’euros.

C’est le montant versé par le FC Barcelone pour faire l’acquisition de ce joueur. Lui, c’est Martin Braithwaite, un Danois qui a compté le but crucial il y a quelques mois pour permettre à son pays de se qualifier pour l’Euro 2020.

Il est là, devant moi, sur la table d’examen. La salle est pleine. L’agent du joueur est là, l’entraîneur adjoint du club aussi. Ils épient mes faits et gestes. Ils me posent des questions. Ils n’ont aucune formation médicale, mais ils tentent d’analyser l’électrocardiogramme, à la recherche de réponses.

Es-tu certain?

Ça, c’est quoi?

La pression, je connais ça. Ça fait partie du métier. Quand un patient ne va pas bien, tu dois réagir en quelques secondes. C’est l’adrénaline qui fait le travail. Tu veux sauver des vies. C’est le côté humaniste qui prime.

Là, ça n’a rien à voir. La médecine devient soudainement une business. Ce n’est plus juste physique et psychologique. Ça devient un diagnostic financier.

Ils veulent être certains que je ne rate pas mon coup. Et si je passais à côté d’une maladie cachée et que les conséquences étaient fatales? Et si je mettais fin prématurément, à tort, à la carrière d’un joueur?

Déstabilisant. Impressionnant. Quel moment quand même pour le petit de gars de la Mauricie que je suis. Moi, François Simard, je me retrouve aujourd’hui à travailler comme cardiologue sportif au FC Barcelone. Et je n’ai que 32 ans.

Le Dr Simard marche en lisant un dossier.

Le Dr François Simard

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Je n’ai jamais rêvé d’être médecin. J’avais de la facilité à l’école, j’aimais les sciences et les mathématiques. Je savais que je voulais faire beaucoup d’études, mais en quoi? Je n’en avais aucune idée. Mes parents étaient fonctionnaires et je n’avais aucun médecin dans mon entourage qui aurait pu m’inspirer.

En fait, ce n’est pas tant le métier qui m’a attiré, mais plutôt la matière en elle-même. Dans mes cours de biologie, j’étais fasciné par la physiologie du coeur. Le cœur, c’est très physique, c’est très pragmatique. Il y a des tuyaux, le volume… C’est du concret. Comment pouvais-je utiliser cette passion dans mon quotidien? Comment pouvais-je en faire une carrière?

Rapidement, j’ai su que je voulais devenir cardiologue. Médecin, oui, mais par-dessus tout cardiologue. J’ai fait mon entrée en médecine avec cet objectif en tête et jamais je n’ai changé d’avis. Rien d’autre ne m’allumait autant.

C’est certain que je voulais aider les gens. Sinon, pourquoi t’inscrire en médecine? Mais à cette époque, je ne pensais pas encore à sauver des vies. C’est cette fascination pour le cœur humain qui a dicté ma voie.

J’ai donc fait cinq ans de médecine au campus de l’Université de Montréal situé à Trois-Rivières, avant de déménager à Montréal pour terminer trois années de résidence en médecine interne. Ensuite, j’ai commencé ma spécialité à l’Institut de cardiologie de Montréal.

C’est beaucoup plus tard dans ma formation que l’idée de me spécialiser en cardiologie sportive est arrivée.

Au début, je pensais que j’allais débloquer des artères. Je trouvais ça magnifique. C’était concret. Je changeais vraiment la vie des gens. Rapidement, je me suis rendu compte que le contact avec le patient me manquait. C’était trop technique, chirurgical, et ça ne me ressemblait pas.

J’ai fait plusieurs stages aux côtés du Dr Martin Juneau, au Centre EPIC de l’Institut de cardiologie de Montréal, qui est en fait le plus grand centre de prévention cardiovasculaire au Canada. C’est là que j’ai commencé à me questionner. Qu’est-ce qu’on fait si on doit évaluer ou traiter un athlète de haut niveau?

Il faut comprendre que le cœur d’un athlète de pointe a ses propres particularités. À cause de l’exercice, le cœur montrera des modifications qu’on dit physiologiques. Le cœur va grossir davantage, ses parois vont épaissir afin de compenser l’intensité de l’effort qu’on lui demande.

Ça, ce n’est pas nouveau. On le sait depuis longtemps. Le problème, c’est que dans le cas de certains athlètes, le cœur devient parfois trop gros et on a du mal à en définir les raisons. Est-ce que ces adaptations sont simplement causées par l’exercice ou par une maladie sous-jacente? Si jamais c’est pathologique, peut-être que l’athlète ne pourra plus faire autant d’exercice ou même, devra arrêter complètement l’activité physique.

La ligne est mince et très difficile à tracer. Et les répercussions peuvent être désastreuses. C’est ce que la cardiologie sportive essaie de définir. C’est là que je veux faire une différence.

C’est donc en discutant avec le Dr Juneau que j’ai réalisé qu’il y avait un manque dans ce domaine. Des cardiologues sportifs au Québec, ou même au Canada, ça n’existe pas, ou presque. Il y a peut-être quelques cardiologues qui ont un certain intérêt pour le domaine, mais je ne crois pas qu’ils soient dédiés à 100 % à la cause.

Il n’existe pas non plus, à ma connaissance, de programme agréé en cardiologie sportive au Canada. Je savais, de toute façon, que j’aurais à m’exiler pendant deux ans. Quand on choisit de travailler dans un hôpital universitaire, ce qui était mon cas, il faut impérativement faire deux ans de surspécialité. On m’a donc mis en contact avec une cardiologue qui était déjà venue faire une courte formation à Montréal et qui était de retour à Barcelone. À ma grande surprise, elle a accepté de m’accueillir et de m’apprendre les particularités du coeur chez un athlète.

Alors que la majorité de mes collègues se tournaient vers les États-Unis, j’avais quant à moi la chance de m’envoler pour l’Europe. En prime, j’allais travailler pour l’un des clubs sportifs les plus prestigieux de la planète.

Le médecin se tient debout devant une série de tapis roulants.

Dr François Simard

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

J’ai donc quitté Montréal avec ma conjointe et ma fille, qui était alors âgée de 2 mois. J’ai d’abord fait une année à Londres en résonance magnétique cardiaque avant d’arriver à Barcelone, en novembre 2019.

Je me souviens de ma première journée au FC Barcelone comme si c’était hier. Alors que les premières bordées de neige étaient déjà tombées à Montréal, il faisait un temps magnifique en Espagne. Je suis arrivé devant la Ciutat Esportiva Joan Gamper, le centre d’entraînement de l’équipe situé à une quinzaine de minutes du Camp Nou. Des partisans s’étaient agglutinés devant la guérite dans l’espoir d’obtenir une photo ou un autographe de Lionel Messi. Et il y avait moi, le petit Québécois, muni de sa carte d’employé, qui suis passé au travers de la foule.

J’ai levé les yeux et j’ai vu le logo du FC Barcelone. C’est là que j’ai réalisé ce que j’étais en train de vivre.

Le stade était immense. Je me suis dit que j’allais sûrement commencer par travailler avec les réservistes, mais non. On me demandait d’évaluer les joueurs de la première équipe.

Aussitôt entré dans le complexe, j’ai saisi à quel point les enjeux étaient importants. C’est un autre monde, complètement. C’est spécial parce que j’espérais arriver à ce niveau dans quelques années, et voilà que j’avais la possibilité de commencer ma carrière dans les ligues majeures. Je suis conscient que peu de personnes ont cette chance. Chaque jour, je me suis rappelé à quel point j’étais privilégié.

Rakitic court sur un tapis rouant, des électrodes collés à son dos.

Le joueur Ivan Rakitic subit un test médical au Ciutat Esportiva Joan Gamper, à Barcelone, en 2014.

Photo : Getty Images / Miguel Ruiz/FC Barcelone

As-tu vu Lionel Messi? Combien de fois me suis-je fait poser la question… Oui, je l’ai vu, mais je n’ai malheureusement (ou heureusement, diront certains) pas eu à l’évaluer. Mais je l’ai vu. Il était là, il parlait avec d’autres médecins.

J’ai figé. C’était vraiment impressionnant. Oui, il y avait l’amateur de soccer en moi qui avait du mal à y croire, mais le cardiologue sportif était tout aussi sous le choc. Wow, je suis vraiment rendu là. Lionel Messi, c’est une légende et ça se voit. Quand il est là, le temps s’arrête. Même ceux qui travaillent pour le Barça depuis longtemps le fixent. En quelques secondes, tu saisis tout ce que ce joueur représente pour cette ville.

Ce moment restera gravé dans ma mémoire à tout jamais.

Les installations médicales du FC Barcelone sont à la fine pointe de la technologie. Je ne pourrais même pas vous dire combien de médecins ou de professionnels de la santé travaillent pour l’équipe. Les joueurs sont évalués de la tête aux pieds, que ce soit au début du camp d’entraînement, quand il y a un problème médical ou lors de l’acquisition d’un joueur, comme cela a été le cas pour Martin Braithwaite.

Les joueurs de soccer, ce ne sont pas les athlètes qui ont le cœur le plus impressionnant. Comprenez-moi bien, ils sont en excellente forme physique, mais ce sont plutôt les cœurs de coureurs de fond, comme les marathoniens, qui ont réellement impressionné le cardiologue sportif en moi.

Quand le FC Barcelone n’avait pas besoin de moi, j’allais au Centre de haute performance de Sant Cugat pour conseiller des athlètes amateurs qui se préparaient en vue des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo. C’est lors d’évaluations faites là-bas que je me suis dit : Ça, c’est un cœur d’athlète.

Un marathonien aura un cœur très gros, très dilaté, en raison des nombreuses heures de course. Quand tu fais une échographie cardiaque à un marathonien, tu vois immédiatement que son coeur est différent. En fait, si tu ne sais pas que c’est le coeur d’un athlète, tu penseras que la personne est malade, qu’il y a quelque chose qui cloche.

Oui, les modifications sont évidentes à ce point. Mais quand tu commences à réfléchir, que tu analyses le fait que l’athlète en question fait quatre heures de course à pied chaque jour, tu réalises que c’est possiblement juste un remaniement physiologique. Tu comprends que ce n’est pas un coeur malade et que cette différence est acceptable.

Pendant le temps que j’ai passé à Barcelone, j’ai appris les finesses du coeur humain. Un cardiologue sportif ne peut pas seulement regarder les résultats des examens physiques. Il y a tellement d’éléments à prendre en considération avant de poser un diagnostic. Recommander à un athlète professionnel de mettre sa carrière en veilleuse n’est pas une décision à prendre à la légère. Les enjeux sont majeurs. Et même quand ce n’est pas une question de vie ou de mort, ma décision peut métamorphoser une vie.

L'inscription

Le sarrau du Dr Simard à Barcelone

Photo : fournie par François Simard

J’ai malheureusement dû rentrer prématurément à Montréal en raison de la pandémie de COVID-19. Je devrais retourner travailler avec le FC Barcelone pendant quelques mois en 2022. D’ici là, je pratique à l’Institut de cardiologie et je mets en place, lentement mais sûrement, mon plan de match pour la suite.

Certains pourraient se demander comment je vais faire pour demeurer motivé après avoir atteint un tel niveau à un si jeune âge. Être cardiologue sportif des joueurs du FC Barcelone, c’est pas mal le summum au niveau professionnel. Je reconnais la chance que j’ai eue, mais je sais très bien que ce n’est pas juste ça, la vraie vie d’un cardiologue sportif.

En toute honnêteté, je pense que j’aurais eu du mal à garder la flamme en demeurant dans un endroit où la spécialité est aussi bien développée. Qu’est-ce que le jeune médecin de 33 ans pourrait leur apporter?

Ici, je veux développer le sujet localement, et ensuite, au niveau national. Je veux faire connaître la spécialité, la légitimer en faisant comprendre aux grandes organisations sportives et au milieu médical qu’il nous faut des spécialistes en cardiologie sportive.

Je crois que nous avons des cliniciens qui sont capables d’évaluer des athlètes, mais il n’y a pas d’approche systématique et bien organisée pour les personnes qui voudraient commencer un sport de haut niveau.

La prévention permettrait de diminuer les risques qu’il y ait des conséquences graves, voire fatales. Oui, c’est rare, mais des morts subites ou des malaises cardiaques pendant une activité physique intense, ça arrive malheureusement trop souvent.

Mon rêve est assez clair. J’aimerais être la référence pour les équipes professionnelles d’ici. Je veux conseiller les athlètes qui s’entraînent en prévision des Jeux olympiques. Ce serait un honneur pour moi d’être le cardiologue attitré au marathon de Montréal, par exemple.

Bref, je veux être le cardiologue des athlètes.

Je suis un bien meilleur cardiologue aujourd’hui grâce à mon passage au FC Barcelone. Le danger, quand tu restes dans ta bulle, c’est de penser que ta façon de faire est la seule et la meilleure solution. En Europe, j’ai pu me remettre en question. J’ai acquis des connaissances que je n’aurais jamais pu avoir en restant ici.

Même quand j’avais Martin Braithwaite sur ma table d’examen, mon plan a toujours été de revenir au Québec. Tout reste à faire ici. Je sens que chez moi, je peux laisser ma marque. Je sens que je peux faire la différence, que je peux changer des vies. Même s’il n’y a pas toujours des millions en jeu.

Dr Simard se tient debout dans un gymnase devant une série de vélos stationnaires.

Le Dr François Simard

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Propos recueillis par Christine Roger

Photo d’entête par Arianne Bergeron