La Verticale AME relance le projet d’intégration régionale Euro-méditerranée-Afrique [Entretien] – Championnat d’Europe 2020

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La Tribune Afrique – Que recouvre la Verticale Afrique-Méditerranée-Europe (AME) ?

Elisabeth Guigou – La Verticale AME est née en avril 2019, au sein de l’IPEMED, le think-tank de Jean-Louis Guigou pour approfondir la coopération entre l’Europe et la Méditerranée. Pour aller plus loin vers l’Afrique et mettre en œuvre un projet qui s’applique à l’ensemble du continent africain a été créé la Fondation Afrique-Méditerranée-Europe (AME). Ce projet considère qu’il est prioritaire pour l’Europe d’établir un nouveau partenariat avec l’Afrique, fondé sur des formes d’intégration beaucoup plus fortes, en se référant aux modèles de réussite asiatique de l’Asean et américaine de L’ALENA. L’accord conclu le 15 novembre 2020 entre la Chine et les pays de l’ASEAN (pays du sud-est asiatique) auquel s’ajoute le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, constitue un exemple de l’intégration régionale poussée. La Verticale AME a donc pour objectif d’établir une coopération productive, durable et débarrassée de toute tentation néocoloniale entre nos deux continents.

Quels sont les outils dont vous disposez pour développer cette Verticale AME ?

Il s’agit d’une fondation de droit belge, dont les fonds sont issus de dons privés comme publics, d’adhésions d’entreprises et de contributions institutionnelles. Jean-Claude Juncker, l’ancien Président de la Commission de l’Union européenne (UE) est le président d’honneur de cette fondation dont j’assure actuellement la présidence intérimaire, aux côtés du vice-président, Talal Abu-Ghazaleh, le PDG de TAG Global (…) La Verticale AME se compose de trois piliers : un réseau de think-tanks pour combler le déficit de connaissance réciproque et pour produire des idées nouvelles. Elle comprend ensuite un cercle de chefs d’entreprise qui porteront demain des projets favorisant une intégration régionale, centrée sur des projets de développement concrets, dans des secteurs clés des énergies, de l’agroalimentaire ou encore du numérique. Enfin, le « groupe des Sages », composé de plusieurs chefs d’Etat africains et européens exerce une fonction d’influence auprès des institutions internationales et des gouvernements.

Quelle est la valeur ajoutée de cette nouvelle initiative euro-africaine ?

Nous cherchons à instaurer un partenariat d’égal à égal, grâce à cet outil partagé et autonome, pour promouvoir des projets portés par de nouveaux acteurs issus de la société civile (…) Au niveau régional, cela fait plus de 10 ans qu’IPEMED expose ses études et aujourd’hui, l’Institut souhaite les rendre opérationnelles. Plusieurs idées très concrètes ont d’ores et déjà été avancées. Lors de la rencontre organisée le 16 juillet dernier, par Jean-Claude Juncker, Romano Prodi, l’ancien président de la Commission européenne proposait par exemple, de jumeler dans la durée, une Université européenne avec une Université africaine, dans l’objectif de dispenser des formations similaires et des diplômes communs. Quelques initiatives bilatérales existent déjà dans ce sens, notamment au Maroc, mais elles restent rares.

Qu’est-ce qui différencie cette initiative des précédentes, à l’instar de l’Union pour la Méditerranée (UpM) de Nicolas Sarkozy lancée en 2008 ?

Il me semble que dans les projets des années 1990 et du début des années 2000, il n’y avait pas le même sentiment d’urgence des institutions européennes à l’égard du continent. A cette époque, l’Europe était tournée vers l’intégration des pays de l’Est. Ce qui est chose faîte. Aujourd’hui, les priorités ont évolué… Concernant la question migratoire, notamment en Libye, la stratégie européenne pose d’ailleurs des questions d’éthique et d’efficacité. Il faut pouvoir contrôler les frontières, tout en adoptant une approche qui favorise une entente euro-africaine qui ne cristallise pas les oppositions. Nous devons privilégier une démarche partenariale et sortir d’une approche exclusivement sécuritaire. La volonté de coopération UA-UE est réelle, mais les impasses diplomatiques demeurent. Pourtant, il faudra bien produire autre chose que des déclarations d’intention et rendre plus pertinente l’affectation des fonds européens qui sont d’ailleurs considérables.

A la veille de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca) qui devrait favoriser l’intégration régionale sur le continent et les circuits-courts post-pandémie : est-ce le bon timing pour une verticale euro-africaine ?

Je pense que la pandémie a justement rendu l’intégration régionale encore plus urgente. Nous n’avons pas encore vu le début du commencement de la crise économique et sociale en Afrique, mais ses impacts sont redoutés (…) Bien sûr, il n’est pas si simple d’établir un marché-commun et l’UE a mis plus de 70 ans pour se structurer. Pourtant, cela me semble indispensable. Nous nous réjouissons d’ailleurs de voir se matérialiser peu à peu, le projet de zone de libre-échange continentale africaine (ndr : la ZLECA). Le processus sera long, mais la première étape est franchie (…) Il ne s’agit pas d’interdire toute relation bilatérale, mais de promouvoir une coopération multilatérale entre l’UE et l’Afrique, sans quoi les pays africains isolément seront toujours pris dans un rapport de force qui leur sera défavorable. Nous devons promouvoir une approche de moyen et long terme sur les sujets difficiles comme l’immigration ou la sécurité. Nous devons aussi développer une approche commune comme le souhaite l’Union africaine (UA). Du côté européen, la fondation en tant que lieu autonome sera un lieu d’échanges où l’on travaillera « avec l’Afrique » et non pas « pour l’Afrique », avec tout ce que cela suppose de paternalisme… En somme, cette fondation « La Verticale AME » sera un lieu de reconstruction de la confiance entre les Européens et les Africains.

Quels rôles joueront les acteurs du secteur privé dans La Verticale AME ?

Ils occupent un rôle essentiel. Nous préparons d’ailleurs une réunion de chefs d’entreprises européennes et africaines qui se tiendra le 3 décembre prochain sous la présidence de Jean-Claude Juncker et la vice-présidence de Tallal Abu Ghazaleh, Président de Tal Global. Elle réunira de nombreux entrepreneurs européens et africains parmi lesquels Orange, L’Oréal, Dassault Système, Méridiam, ENEL, ENI, Dangote Group…

Nous cherchons à créer un noyau de chefs d’entreprise qui sont convaincus par notre vision et qui sont prêts à matérialiser notre approche. Il s’agit de personnalités expérimentées, souvent confrontées à des difficultés communes, qui parleront d’une seule voix. Nous espérons obtenir des réponses adaptées des chefs de gouvernements locaux. Par ailleurs, nous souhaitons une reconnaissance de notre projet accompagnée par une véritable impulsion politique lors du prochain sommet UE-UA au printemps 2021.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard