L’année boursière vue par Arnaud Delaunay (Leleux) – Foot 2020

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Économistes, stratégistes, analystes… L’Echo leur a demandé, en cette fin d’année, de revenir sur un aspect de l’actualité qui les a marqués en 2020. C’est l’euro numérique qu’a choisi Arnaud Delaunay, chief economist de Leleux Associated Brokers (4/6).

De tous temps, le monnayage a été pris dans l’engrenage des enjeux politiques, économiques et même militaires. Médiatisé depuis peu mais connu depuis plusieurs années par les spécialistes du monde monétaire, la Banque centrale européenne (BCE) œuvre à la mise en place dans un avenir proche d’un “euro numérique”. La possible création de cet euro entraînera – pour faire simple – que tous les dépôts bancaires se retrouvent in fine dans le seul coffre digital de la BCE.



“Les arguments de la BCE sur les bienfaits d’une monnaie numérique semblent parfois bien maigres et peuvent même peut-être cacher un objectif moins avouable.”

Arnaud Delaunay

Chief economist de Leleux Associated Brokers

L’amélioration des techniques de monnayage est aussi vieille que la civilisation, “l’euro numérique” pourrait donc être l’aboutissement d’un progrès technique dans la création monétaire: un peu comme lorsque nos sociétés sont passées de la fabrication des monnaies avec la technique de la frappe au marteau à celle de l’utilisation de procédés mécaniques. Pourtant, bien que la critique soit toujours aisée et l’art toujours plus difficile, les arguments de la BCE sur les bienfaits d’une monnaie numérique (“stimuler continûment l’innovation”, “paiement simple, crédible”, etc.*) semblent parfois bien maigres et peuvent même peut-être cacher un objectif moins avouable.

Un euro déjà dématérialisé?

Tout d’abord, le vocabulaire employé par la BCE est assez curieux. Le terme d’un “euro numérique” laisse en effet sous-entendre que les citoyens d’aujourd’hui n’utilisent que les pièces et billets comme principaux moyens de paiement. Or, pourtant, l’euro est déjà une monnaie numérique: ne payons-nous pas par carte bancaire? Quelle est alors la définition des virements instantanés effectués via nos smartphones? Avec 99% des dépôts bancaires sous format électronique, l’euro n’est-il pas déjà dématérialisé et donc numérique par définition?

Deuxièmement, la mise en place d’un “euro numérique” pose la question de l’ultime monopole. Avec des unités de comptes déposées auprès de la BCE, cette dernière n’incarnerait plus la banque des banques mais l’unique banque. Quelle ironie quand on y pense, alors que les cryptos monnaies et la technologie de la blockchain avaient été précisément conçues comme une alternative aux banques centrales. Avec “l’euro numérique”, la BCE aurait donc directement accès au portefeuille de ses chers concitoyens: d’un clic informatique, elle pourrait appliquer des taux négatifs sur les comptes, mettre en place une politique de monnaie-hélicoptère, ou autres généreuses idées…

Couple inséparable

Enfin, et non des moindres, la coïncidence semble trop belle pour être honnête. Comme par enchantement, l’idée d’un “euro numérique” apparaît au moment même où des voix s’élèvent pour demander l’annulation (totale ou partielle) des dettes abyssales des États européens. Le couple monnaie et dette étant inséparable, il semble acquis qu’il y a un lien entre ces deux sujets, car techniquement, une société sans cash permettrait à une banque centrale d’avoir un pouvoir direct (et non indirect, via les banques commerciales) sur le contrôle des flux de capitaux.



“Comme par enchantement, l’idée d’un “euro numérique” apparaît au moment même où des voix s’élèvent pour demander l’annulation (totale ou partielle) des dettes abyssales des États européens.”

Arnaud Delaunay

Chief economist de Leleux Associated Brokers

Sous quelque prétexte que ce soit, le monnayage de demain est, de toute évidence, pris dans l’engrenage des enjeux liés à la résorption des dettes publiques, voire pour la zone euro, à la survie de sa monnaie commune.