Tour de France : «Pas d’Euro, pas de JO… mais nous, on va courir» – Championnat d’Europe 2020

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«Je suis triste de venir.» «Il ne faut pas croire qu’on a le cœur à faire la fête.» «C’est un sentiment étrange. On a peur que ça s’arrête, mais on a aussi peur que ça démarre. On sent juste que quelque chose ne va pas, et que c’est sérieux.» Le Tour, ce sont les coureurs qui en parlent le mieux. Ils sont une dizaine à avoir accepté de confier leurs sentiments à Libération, naturellement sous anonymat, en préambule du départ de Nice ce samedi, qui devrait se tenir «à huis clos». Age, nationalité, notoriété variables. Leur parole libre et sincère est devenue rare, sinon inexistante en public. De plus en plus filtrée par leurs équipes depuis dix ans. Encore plus restreinte par la «bulle» sanitaire instaurée par les organisateurs face au Covid. Il leur arrive de dire dans des interviews le contraire de ce qu’ils pensent. Or ce qu’ils pensent du Tour 2020 est édifiant.

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«Chaos»

Un coureur étranger, qui sera dans le peloton ce samedi : «C’est un peu dégueulasse. Quelle image le cyclisme va-t-il montrer ? C’est le chaos partout sur Terre, mais on s’en fout, le Tour va se dérouler.» Le même nous livre un regard politique sur la situation : «Je ne sais pas si la France se rend compte du spectacle qu’elle va donner. Elle veut faire la leçon aux autres pays. On n’organise pas l’Euro, on n’organise pas les Jeux olympiques, mais, nous, on va faire le Tour… C’est très arrogant.» Les préoccupations sont affectives et pratiques. «Je ne sais pas quand je vais revoir ma femme», témoigne un concurrent qui habite hors de France, et qui suit de près les annonces de fermetures de frontières. Les proches et conjoints sont cette année interdits d’accès aux hôtels des coureurs lors des journées de repos. Et la situation pourrait durer «si on se retrouve en quatorzaine au retour du Tour». Un autre cycliste explique : «On devrait être focalisés sur la course, mais on pense à trop d’autres choses.» Un dernier : «La tête est ailleurs.»

Humour

Ces propos rappellent ceux qu’avait laissé échapper le grimpeur français Romain Bardet. C’était le 13 mars sur Paris-Nice, épreuve traversant une France sur le point d’être confinée : «On va peut-être finir à trente coureurs. Je me demande où est le sens là-dedans. Surtout vis-à-vis du reste de la population. Nous, on fait notre petite course comme si de rien n’était…»

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Mais, comme le peloton ne se conçoit pas d’un seul bloc, certains montrent un peu d’enthousiasme. Principalement ceux qui vont concourir à l’épreuve pour la première ou la deuxième fois. «Ce n’est pas complètement le Tour, mais un peu quand même, confie un coureur français. Mieux vaut ça que rien.»

Un collègue qui a déjà plusieurs participations au compteur, vient doucher ce petit élan : «J’ai dit aux jeunes qui viennent pour la première fois : “Ce que vous allez voir n’est pas le Tour.”» Beaucoup parlent comme des salariés classiques : «On va faire de notre mieux.» «On s’adaptera.» «On s’adapte à tout.» Et : «Que peut-on faire de plus ?» Il est vrai qu’on n’a jamais vu de délégué syndical ou de mouvement de grève dans le peloton qui soit indépendant des employeurs, de la fédération ou des organisateurs du Tour de France… L’humour sauve la mise. «J’ai un plan, promet un équipier qui n’a aucune chance théorique de prendre le maillot jaune. Je vais porter un masque en permanence pendant l’étape [pas seulement au départ et à l’arrivée, comme le prévoit le protocole, ndlr]. OK, je vais crever de chaud. Mais je serai le dernier du peloton à ne pas choper le Covid. Tout le monde sera éliminé à tour de rôle. Et je vais gagner le Tour !»


Pierre Carrey envoyé spécial à Nice