trois médecins à bord d’un navire de croisière en Antarctique témoignent – Réalités Biomédicales – Championnat d’Europe de Football 2020

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trois médecins à bord d’un navire de croisière en Antarctique témoignent – Réalités Biomédicales - Championnat d'Europe de Football 2020
Paquebot dans Paradise Bay, Antarctique. Stan Shebs © Wikipedia

C’est l’histoire d’une excursion maritime dans la péninsule Antarctique. D’une durée de trois semaines, la croisière doit passer par l’île de l’Éléphant (archipel des îles Shetland du Sud), avant d’emprunter la même route que celle empruntée en 1915-1916 par l’explorateur britannique Ernest Shackleton. Le récit médical de cette croisière est rapporté par trois médecins australiens dans un article publié en ligne le 27 mai dans la revue Thorax.

Petit rappel historique : c’est le 8 août 1914 que l’Endurance part de Plymouth en Angleterre. Le navire atteint la Géorgie du Sud, île du sud de l’océan Atlantique, le 26 octobre. Ernest Shackleton et quelques marins entreprennent une expédition transatlantique via le pôle. Après quelques semaines, le navire rencontre la banquise. Il réussit cependant à repartir mais est emprisonné, une nouvelle fois, par les glaces en janvier 1915. Malgré les tentatives répétées pour libérer le bateau, l’Endurance est pris au piège. Shackleton en fait un abri pour l’hiver. La coque du navire finit par céder sous la pression de la glace. Le 8 avril 1916, l’équipage monte alors dans trois canots de sauvetage. Shackleton et ses hommes mettent le cap sur l’île de L’Éléphant. Progressant lentement à travers les glaces flottantes, les marins parviennent à y débarquer à la mi-avril. Shackleton reprend la mer fin avril dans un canot avec cinq équipiers et finit par débarquer en Géorgie du Sud. Accompagné de deux hommes, l’explorateur traverse glaciers et montagnes et atteint la baie de Stromness après avoir marché pendant 36 heures sans faire de pause. Ces hommes rejoignent alors une station baleinière. Le 30 août 1916, une expédition de sauvetage ramène sains et saufs tous les membres de l’expédition.

Sur les traces d’Ernest Shackleton

C’est pour revivre ce parcours mythique que deux médecins australiens passionnés de photographie et de faune sauvage, embarquent sur le Greg Mortimer au départ d’Ushuaïa, à l’extrême sud de l’Argentine. Il s’agit d’Alvin Ing de la Faculté de médecine Macquarie de Sydney (Australie) et sa collègue Christine Cocks de l’unité d’oncologie du Sunshine Coast Hospital (Sunshine Coast, Queensland).

Nous sommes le 15 mars 2020. Quatre jours auparavant, l’Organisation mondiale de la santé avait qualifié de pandémie l’épidémie due au nouveau coronavirus. Les 128 passagers et 95 membres d’équipage sont examinés à la recherche des symptômes évocateurs de Covid-19. La température corporelle de chacun d’eux va être prise.

N’embarquent que des personnes n’ayant pas séjourné au cours des trois dernières semaines en Chine, à Macao, Hong Kong, Taïwan, au Japon, en Corée du Sud ou en Iran, pays et territoires où sévit principalement l’épidémie de SARS-CoV-2 à ce moment-là. Des mesures d’hygiène ont été mises en place avec de nombreux points de lavage des mains, en particulier dans la salle à manger.

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Itinéraires, prévu et finalement effectué, de la croisière en Antarctique. Ing AJ, et al. Thorax. Published 2020 May 27.

Le paquebot quitte Ushuaïa comme prévu et, au cours des sept jours qui suivent, traverse le passage de Drake et explore la péninsule Antarctique en passant au large de l’île Danco, Paradise Bay, le chenal Lemaire avec ses falaises abruptes qui plongent dans un passage encombré d’icebergs, et l’île de la Déception, située à 120 km au nord de la péninsule Antarctique.

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Paradise Bay. © Wikimedia Commons

Passager fiévreux à J8

La croisière s’amuse et tout se passe pour le mieux. Tous les passagers et les membres d’équipage se portent bien, les deux médecins du bord prenant régulièrement la température de la totalité des personnes sur le bateau.

C’est alors qu’au 8ème jour (J8), un passager présente de la fièvre. Il est isolé. Des mesures d’isolement sont immédiatement mises en place pour tous les passagers. Ceux-ci sont dorénavant confinés dans leur cabine et des masques chirurgicaux sont distribués à tout le monde. Des dispositifs de protection personnelle sont utilisés pour examiner les passagers fébriles. De même, les membres d’équipage portent des masques N95 (équivalents aux FFP2) quand ils sont en contact avec des passagers. Des repas sont déposés trois fois par jour à la porte des cabines.

Au dixième de la croisière (J10), trois membres d’équipage développent de la fièvre. Le lendemain (J11), deux passagers et un membre d’équipage sont fiévreux. Idem pour trois autres passagers un jour plus tard (J12).

L’Argentine ayant fermé ses frontières et le paquebot n’ayant pas l’autorisation de débarquer à Stanley, aux îles Malouines (îles Falkland britanniques), celui-ci fait route pour Montevideo et atteint la capitale de l’Uruguay au soir du 13ème jour. La majorité des patients ne présentent plus de fièvre à leur arrivée à Montevideo.

Des tests sérologiques rapides sont acheminés, puis réalisés à bord sur les six passagers et membres d’équipage qui avaient été les premiers à présenter des symptômes. Tous reviennent négatifs : ces personnes n’ont pas d’anticorps à J14. Les autorités uruguayennes refusent le débarquement que des prélèvements naso-pharyngés en vue de réaliser des tests diagnostiques PCR n’auront pas été effectués sur la totalité des passagers et membres d’équipage.

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Passage Lemaire. Stan Shebs © Wikimedia Commons

Trois autres patients malades à J14

Entre temps (J14), trois nouvelles personnes (passagers et membre d’équipage) présentent une toux modérée et une grande fatigue. L’état clinique d’un passager, un homme de 68 ans (non fumeur et sans pathologie préexistante), se détériore et nécessite à J17 une évacuation immédiate vers un hôpital de Montevideo. Il est intubé et ventilé et testé positif pour le coronavirus SARS-CoV-2.

Puis huit passagers et membres d’équipage sont évacués pour raison médicale du fait de la survenue d’une insuffisance respiratoire, dont une femme de 70 ans souffrant de bronchite chronique (évacuée à J20), une femme de 65 ans sans comorbidités (évacuée le lendemain), et deux membres d’équipage et un passager évacués le 22ème jour.

Un autre passager, un homme de 68 ans, développe de la fièvre à J23 (après quinze jours d’isolement en cabine) et est évacué en raison d’un faible taux d’oxygénation sanguine (hypoxémie) le lendemain (J24). L’un des deux médecins du navire a dû être évacué trois jours plus tard (J27) également pour hypoxémie. Tous les patients évacués se sont par la suite révélés positifs pour le SARS-CoV-2.

128 personnes positives pour le coronavirus à J20

Le 3 avril, au 20ème jour, le ministère de la santé uruguayen fait parvenir des tests diagnostiques PCR. Sur les 217 passagers et membres d’équipage, 128 sont positifs pour le SARS-CoV-2, soit 59 % des personnes à bord du paquebot et la totalité de ceux qui avaient auparavant eu une sérologie négative (absence d’anticorps IgM ou IgG au test rapide). Dans dix cas, un passager était positif au test PCR, un autre négatif parmi deux personnes partageant une même cabine. Ce résultat laisse à penser que ces cas discordants pour le SARS-CoV-2 pourraient être dus à un taux important de faux négatifs avec les tests diagnostiques PCR utilisés.

Alvin Ing, Christine Cocks et leur collègue Jeffery Peter Green (un des deux médecins du paquebot) précisent que seulement seize des 128 passagers atteints de Covid-19 ont présenté de la fièvre et de légers symptômes, huit ont dû être évacués pour raisons médicales et quatre ont dû être intubés et ventilés. Une personne est décédée.

81 % de patients asymptomatiques

Seuls 24 individus ont présenté des symptômes. La majorité des personnes à bord du paquebot étaient donc asymptomatiques. Ainsi, 104 personnes sur les 128 infectées par le SARS-CoV-2 n’ont présenté aucun symptôme, soit 81 % d’entre elles, un pourcentage particulièrement élevé. Si elles n’avaient pas été testées, ces personnes auraient pu en contaminer d’autres après avoir débarqué.

Le fait que certains passagers aient présenté des symptômes à J24 fait dire aux auteurs de l’article qu’une contamination croisée a eu lieu après isolement des passagers dans leurs cabines.

Après avoir été coupés du monde, 112 croisiéristes australiens et néo-zélandais ont finalement été autorisés à quitter le paquebot après y être restés 28 jours, les autres passagers ayant pu quitter le navire quatre jours plus tard (J32).

Paquebot, un environnement clos

Les trois médecins, qui témoignent sur cette flambée épidémique à bord d’un paquebot, indiquent que c’est la première que l’on teste la totalité des passagers et membres d’équipage d’un navire de croisière isolé lors de l’épidémie de Covid-19. Ils estiment, au vu du taux élevé de personnes asymptomatiques, que la prévalence de la Covid-19 sur les navires de croisière touchés par le coronavirus est sans doute significativement sous-estimée. De même, ils soulignent le manque de fiabilité des tests sérologiques rapides qui avaient été utilisés en phase aiguë. On sait aujourd’hui qu’on détecte des anticorps spécifiques IgG du SARS-COV-2 généralement entre 7 et 21 jours, ces anticorps étant présents chez la majorité des patients après J28.

Le Greg Mortimer n’est pas le premier paquebot de croisière interdit d’accoster du fait de la présence de passagers infectés par le SARS-COV-2 à bord. Le Coral Princess, un navire de croisière, dénombrant deux personnes décédées et plusieurs malades du coronavirus à son bord, a finalement accosté le 4 avril à Miami, après avoir été refoulé par plusieurs pays d’Amérique latine.

On se souvient également de la croisière du Diamond Princess qui avait viré au cauchemar, avec plus de 700 cas de Covid-19 à bord. Ce paquebot avait été placé en quarantaine début février au large du Japon, après la découverte d’un test positif chez un croisiériste débarqué à Hong Kong. Plus de 3 700 passagers avaient reçu l’ordre de rester dans leur cabine pendant deux semaines. Une dizaine de passagers étaient morts. Parue le 12 mars 2020 sur le site Eurosurveillance, une étude japonaise a estimé que sur les 634 cas confirmés de Covid-19, 306 individus avaient présenté des symptômes alors que 320 n’en présentaient toujours pas à bord en date du 20 février 2020. Au total, 328 personnes sont finalement restées asymptomatiques (au moment du test sérologique sur le paquebot et plus tard), ce qui représente 52 % des cas.

Marc Gozlan (Suivez-moi sur Twitter, sur Facebook)

Pour en savoir plus :

Ing AJ, Cocks C, Green JP. COVID-19: in the footsteps of Ernest Shackleton. Thorax. [published online ahead of print, 2020 May 27];thoraxjnl-2020-215091. doi:10.1136/thoraxjnl-2020-215091

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